by Agexis | 10, Juillet 2025 | Actualite | 0 comments

Dans un contexte de transition énergétique accélérée et de réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’Europe cherche à diversifier ses sources d’énergie renouvelable. Si le solaire et l’éolien terrestre occupent déjà une place centrale dans les mix énergétiques, une autre frontière énergétique s’ouvre aux pays européens : les océans. Les énergies marines renouvelables (EMR), parmi lesquelles figurent l’éolien flottant, l’énergie houlomotrice (ou houlomoteur) et marémotrice (ou marémoteur), représentent un potentiel immense encore largement inexploité. L’Europe, riche de longues façades maritimes et d’un savoir-faire technologique de pointe, s’impose aujourd’hui comme une pionnière dans ce domaine. Mais de nombreuses questions subsistent : ces technologies sont-elles matures ? Sont-elles rentables ? Quel est leur impact environnemental ? Et surtout, peuvent-elles jouer un rôle significatif dans l’indépendance énergétique de l’Europe ? Ce texte explore le potentiel, les défis et les perspectives de ces énergies marines, en mettant en lumière les efforts européens pour en faire un pilier de la transition énergétique.
L’éolien flottant représente l’une des formes les plus prometteuses d’énergies marines renouvelables. Contrairement aux éoliennes offshore fixes, installées sur des fondations ancrées dans des fonds marins peu profonds, les éoliennes flottantes reposent sur des plateformes amarrées, ce qui leur permet d’être installées en haute mer, là où les vents sont plus constants et puissants. Cette technologie ouvre de nouvelles zones d’implantation, notamment au large de la Méditerranée, de l’Atlantique et de la mer du Nord, où les fonds marins sont trop profonds pour les éoliennes classiques.
La France, le Royaume-Uni, le Portugal et la Norvège sont parmi les pionniers de cette technologie. Le projet Hywind Scotland, développé par Equinor, a été le premier parc éolien flottant commercial au monde. D'autres projets pilotes européens, comme WindFloat Atlantic au Portugal ou les démonstrateurs en Méditerranée française, démontrent la viabilité de la technologie. L’éolien flottant combine plusieurs atouts : un moindre impact visuel depuis les côtes, des vents plus réguliers, et la possibilité d’éloigner les installations des zones de navigation ou de pêche. Toutefois, le coût reste un frein : les infrastructures, la maintenance et la connexion au réseau électrique impliquent des investissements lourds. L’enjeu européen est donc de faire baisser ces coûts grâce à l’industrialisation et au soutien public à la recherche.
L’énergie houlomotrice exploite le mouvement des vagues pour produire de l’électricité. Plusieurs dispositifs existent : certains flottent à la surface et utilisent les mouvements verticaux de la houle, d’autres sont ancrés au fond marin et captent les pressions induites par le passage des vagues. Le potentiel est considérable : selon certaines estimations, les vagues européennes pourraient produire jusqu’à 100 GW, soit l’équivalent de 10 % de la consommation électrique de l’Union européenne.
Cependant, le houlomoteur reste aujourd’hui à un stade expérimental ou semi-commercial. Les installations doivent résister à des conditions extrêmes, à la corrosion saline, et à l’usure mécanique. Plusieurs prototypes ont vu le jour : le WaveRoller en Finlande, l’Oyster au Royaume-Uni, ou encore Mutriku, la seule centrale houlomotrice connectée au réseau en fonctionnement continu, située au Pays basque espagnol. Malgré des débuts prometteurs, la fiabilité technique et la rentabilité économique posent encore question. L’Europe soutient activement la R&D dans ce domaine, via le programme Horizon Europe ou des fonds régionaux. Les avancées technologiques, couplées à l’automatisation et à l’intelligence artificielle, laissent espérer une montée en puissance du houlomoteur dans la décennie à venir.
L’énergie marémotrice repose sur le mouvement des marées, généré par l’attraction gravitationnelle de la Lune et du Soleil. Deux grandes approches existent : les barrages marémoteurs, comme celui de la Rance en France (en service depuis 1966), et les hydroliennes, sortes de turbines immergées sous l’eau, qui tournent au rythme des courants marins. Contrairement au houlomoteur, l’énergie marémotrice présente l’avantage d’être très prévisible, ce qui facilite son intégration au réseau électrique.
La France et le Royaume-Uni sont les deux leaders européens dans ce domaine. Le projet MeyGen en Écosse constitue le plus grand parc d’hydroliennes au monde. Plusieurs sites pilotes sont également testés en Bretagne, en Irlande et aux Pays-Bas. Les hydroliennes, encore en développement, doivent relever plusieurs défis : résistance mécanique, protection contre la corrosion, impact écologique sur la faune marine. Mais elles offrent une solution complémentaire aux autres énergies renouvelables, notamment dans les régions littorales. Les barrages marémoteurs, bien qu’efficaces, suscitent davantage de controverses environnementales : ils modifient les écosystèmes des estuaires et perturbent les sédiments. L’Europe privilégie donc les technologies plus douces, comme les hydroliennes, pour limiter les impacts tout en développant un potentiel énergétique stable.
L’Union européenne reconnaît le rôle stratégique des énergies marines dans son Pacte vert (Green Deal) et dans le plan REPowerEU, qui vise à renforcer l’autonomie énergétique. La Commission européenne a fixé un objectif de 300 GW d’énergie éolienne en mer (fixe et flottante) d’ici 2050, et de 40 GW pour les autres EMR (houle, marées, gradients thermiques ou salins). Des financements importants sont mobilisés via des programmes comme Horizon Europe, FEDER, ou le Fonds Innovation. De nombreuses start-ups et industriels européens travaillent sur des prototypes, accompagnés par des centres de recherche et des clusters spécialisés (France Énergies Marines, Ocean Energy Europe…).
Cependant, cette dynamique reste fragmentée. Chaque pays développe ses propres priorités : la France mise sur l’éolien flottant, le Royaume-Uni sur les marées, le Portugal sur la houle. Il manque encore une véritable coordination européenne à grande échelle. De plus, les infrastructures portuaires, les chaînes logistiques et les compétences industrielles sont encore insuffisamment harmonisées. La montée en puissance des EMR nécessitera donc un effort collectif d’intégration : planification des zones marines, harmonisation des normes, mutualisation des essais et des retours d’expérience. L’Europe dispose du potentiel technique et maritime ; reste à en faire une force stratégique unifiée.
Si les énergies marines offrent une alternative verte aux énergies fossiles, elles ne sont pas neutres sur le plan écologique. L’implantation de structures flottantes ou immergées peut perturber la faune marine, modifier les courants, ou créer des conflits d’usage avec la pêche ou le tourisme. Les éoliennes, bien que éloignées des côtes, peuvent affecter les oiseaux migrateurs ou émettre des infrasons. Les hydroliennes doivent cohabiter avec les mammifères marins et respecter les habitats benthiques. Quant aux installations houlomotrices, leur impact dépend du type de technologie et de la configuration côtière.
L’acceptabilité sociale est donc un enjeu crucial. Il est indispensable d’associer les acteurs locaux dès les premières phases du projet : pêcheurs, collectivités, riverains, ONG environnementales. Les études d’impact doivent être rigoureuses et transparentes. Des solutions existent : implantation éloignée des zones sensibles, technologies peu intrusives, compensations écologiques… Enfin, certaines EMR peuvent même avoir des effets bénéfiques, comme la création d’habitats artificiels pour certaines espèces. En favorisant la concertation, la transparence et l’innovation environnementale, l’Europe peut faire des EMR un vecteur de développement durable et accepté par tous.
Éolien flottant, houlomoteur, marémoteur… Les énergies marines représentent un levier stratégique pour une Europe plus verte, plus autonome et plus résiliente. Portée par une façade maritime exceptionnelle, des compétences industrielles de pointe et une volonté politique croissante, l’Europe est bien placée pour devenir le leader mondial des EMR. Mais le chemin reste semé de défis : maturité technologique, coûts élevés, impacts environnementaux, coordination entre États membres. La réussite de cette transition repose sur une vision commune, des investissements massifs et une gouvernance inclusive. En s’emparant de cette nouvelle frontière énergétique, l’Europe ne se contente pas de produire de l’électricité : elle réaffirme son engagement vers un avenir sobre en carbone, innovant et respectueux de la nature.